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Comment les médicaments passent dans le lait maternel et ce que cela signifie pour bébé

Comment les médicaments passent dans le lait maternel et ce que cela signifie pour bébé févr., 3 2026

Comment les médicaments passent dans le lait maternel

Quand une mère prend un médicament, ce n’est pas seulement son corps qui le traite. Une partie de ce produit chimique peut finir dans son lait maternel, et donc, chez son bébé. Ce n’est pas une surprise, mais ce que beaucoup ignorent, c’est comment et combien de médicament traverse réellement cette barrière. La plupart des médicaments passent par diffusion passive : ils suivent simplement un gradient de concentration, allant du sang maternel vers le lait. Environ 75 % des substances médicamenteuses empruntent ce chemin. C’est comme si le lait absorbait ce qui flotte dans le sang, sans effort particulier.

Les autres 25 % utilisent des systèmes plus complexes. Certains médicaments, comme la nitrofurantoïne ou l’acyclovir, sont transportés activement par des protéines spécifiques dans les cellules du sein. Ces transporteurs sont conçus pour déplacer des molécules précises, et parfois, ils aident un médicament à entrer dans le lait plus facilement qu’on ne le penserait. Cela explique pourquoi deux médicaments très proches chimiquement peuvent avoir des comportements totalement différents dans le lait maternel.

La taille de la molécule joue un rôle crucial. Si elle pèse plus de 800 daltons, elle ne passe presque pas. C’est pourquoi l’héparine, une molécule géante de 15 000 daltons, ne se retrouve pratiquement pas dans le lait. À l’inverse, le lithium, qui ne pèse que 74 daltons, passe facilement. Un bébé allaité peut recevoir jusqu’à 10 % de la dose maternelle ajustée au poids - une quantité qui, pour certains médicaments, peut être significative.

La solubilité et la liaison aux protéines : deux facteurs clés

La liposolubilité, c’est-à-dire la capacité d’un médicament à se dissoudre dans les graisses, influence fortement son passage dans le lait. Les médicaments très lipophiles, comme le diazépam, ont un rapport lait/plasma de 1,5 à 2. Cela signifie qu’il y a plus de médicament dans le lait que dans le sang. En revanche, les médicaments hydrophiles, comme la gentamicine, ont un rapport de 0,05 à 0,1 : presque rien ne passe. Le lait contient plus de lipides que le sang, donc les molécules qui aiment les graisses s’y accumulent naturellement.

La liaison aux protéines du sang est encore plus déterminante. Si un médicament est fortement lié aux protéines (plus de 90 %), il ne peut pas franchir la barrière. Le warfarine, par exemple, est lié à 99 % des protéines du sang - il ne passe donc presque pas dans le lait. Mais le sertraline, lui, est lié à 98,5 %. Malgré cette forte liaison, il passe quand même, parce que les protéines ne retiennent pas tout. Un gain de 10 % de liaison protéique réduit le passage dans le lait d’environ 8,3 %. C’est une règle simple, mais puissante.

Le piège des bases faibles : l’effet « ion trapping »

Les médicaments de type base faible - ceux dont le pKa est supérieur à 7,2 - se retrouvent piégés dans le lait. Pourquoi ? Parce que le lait a un pH légèrement plus acide que le sang (7,0 à 7,4 contre 7,4). Quand une molécule basique entre dans un environnement plus acide, elle change de forme et devient chargée. Une fois chargée, elle ne peut plus repartir facilement. Elle reste coincée dans le lait.

C’est ce qui arrive à l’amitriptyline, un antidépresseur. Son pKa est de 9,4. Dans le lait, elle s’accumule jusqu’à 2 à 5 fois plus qu’au niveau du sang. Cela ne veut pas dire qu’elle est dangereuse - mais cela veut dire qu’il faut surveiller. Si la mère prend une dose élevée, le bébé peut recevoir une quantité plus importante qu’on ne le pense.

Les premiers jours : une fenêtre de transfert plus large

Les premiers jours après l’accouchement, le sein n’est pas encore complètement « fermé ». Entre le 4e et le 10e jour, les cellules qui produisent le lait ont encore des espaces entre elles - de 10 à 20 nanomètres. C’est suffisant pour laisser passer des molécules beaucoup plus grandes que d’habitude, y compris certains anticorps et médicaments jusqu’à 150 000 daltons. C’est pourquoi certains médicaments peuvent être plus présents dans le lait au début. Après le 10e jour, ces espaces se ferment presque entièrement, et le transfert devient beaucoup plus sélectif. C’est une donnée souvent oubliée, mais cruciale : un médicament qui passe mal après deux semaines peut avoir été plus présent au début.

Comparaison visuelle d'une petite molécule de lithium qui traverse le lait et d'une grande molécule d'héparine bloquée.

Les médicaments les plus courants : ce qui passe vraiment

Les antibiotiques sont les plus prescrits pendant l’allaitement - 28,5 % des mères en prennent. Mais la plupart passent très peu. L’amoxicilline, par exemple, atteint seulement 1,5 % de la dose maternelle. La gentamicine, elle, ne dépasse pas 0,1 %. Ce sont des bonnes nouvelles.

Les analgésiques sont aussi très répandus. Le paracétamol est presque inoffensif : moins de 1 % de la dose maternelle passe dans le lait. L’ibuprofène, de même, est considéré comme sûr. En revanche, les benzodiazépines comme le diazépam sont plus problématiques. Elles peuvent atteindre 7,3 % de la dose maternelle, et leur demi-vie chez le bébé est très longue - jusqu’à 100 heures. Cela signifie qu’elles s’accumulent. Un bébé nourri plusieurs fois par jour avec du lait contenant du diazépam peut recevoir une dose cumulative importante.

Les antidépresseurs, surtout les ISRS comme le sertraline, sont fréquemment utilisés. Le sertraline passe à environ 1 à 2 % de la dose maternelle. C’est faible, mais les bébés sont sensibles. Des cas d’irritabilité ou de mauvaise alimentation ont été rapportés chez 8,7 % des nourrissons exposés. Ce n’est pas courant, mais ça arrive.

Comment minimiser l’exposition du bébé

Il existe des stratégies simples pour réduire l’exposition du bébé sans arrêter l’allaitement. La première règle : prenez votre médicament juste après une tétée. Cela vous laisse 3 à 4 heures pour que votre sang élimine une partie du produit avant la prochaine tétée. Des études montrent que cela réduit l’exposition du bébé de 30 à 50 %.

Évitez les médicaments à demi-vie longue si possible. Le diazépam est un exemple. Privilégiez des alternatives plus courtes, comme le lorazépam, qui se dégrade plus vite. Pour les antidépresseurs, le sertraline est souvent préféré au fluoxétine, qui peut rester dans le corps pendant des semaines.

Si vous prenez un médicament à forte dose - par exemple plus de 10 mg/jour de diazépam - un suivi sanguin du bébé peut être recommandé. Les niveaux doivent rester en dessous de 50 ng/mL pour éviter la somnolence ou les difficultés à téter.

Les médicaments à éviter - et ceux qui sont sûrs

La plupart des médicaments sont compatibles avec l’allaitement. Selon les données de l’InfantRisk Center, 68 % des médicaments sont classés comme « niveau 1 ou 2 » - c’est-à-dire qu’ils ne présentent aucun risque ou un risque très faible. L’insuline, l’héparine, la plupart des antibiotiques, le paracétamol, l’ibuprofène : tous sont sûrs.

Les vrais interdits sont rares. L’iode radioactif (I-131) est l’un d’eux : il irradie la glande thyroïde du bébé. Il faut arrêter l’allaitement pendant plusieurs semaines. Le bromocriptine, lui, arrête la production de lait - ce n’est pas un danger pour le bébé, mais ça arrête l’allaitement. Les contraceptifs à fortes doses d’œstrogène (plus de 50 mcg d’éthinylœstradiol) réduisent la production de lait de 40 à 60 % en moins de 72 heures. Mieux vaut choisir des pilules progestatives uniquement.

Les vaccins sont tous autorisés, y compris ceux vivants comme la rougeole, les oreillons, la rubéole. Les vaccins ne passent pas dans le lait, et même s’ils le faisaient, ils seraient inoffensifs. Le bébé ne peut pas être infecté par un vaccin via le lait.

Évolution des cellules du sein entre le 4e et le 10e jour après l'accouchement, montrant la fermeture des espaces entre les cellules.

Quand s’inquiéter ? Les signes à observer chez le bébé

La plupart du temps, le bébé ne montre aucun signe. Mais si vous prenez un médicament à risque, surveillez :

  • Une somnolence inhabituelle ou une difficulté à s’éveiller pour téter
  • Une irritabilité excessive, des pleurs intenses, une agitation
  • Une perte d’appétit ou une prise de poids insuffisante
  • Des mouvements inhabituels, comme des tremblements

Si l’un de ces signes apparaît, parlez à votre médecin. Cela ne veut pas dire que vous devez arrêter l’allaitement. Souvent, un simple changement de médicament ou de moment de prise suffit. Des études montrent que 80 % des cas de suspension prématurée de l’allaitement pour cause de médicaments sont inutiles. Le bébé n’est pas en danger - mais la mère le croit.

Les outils modernes pour vous guider

Depuis 2023, l’application LactMed de l’InfantRisk Center (version 3.2) permet de vérifier en temps réel la sécurité d’un médicament pendant l’allaitement. Elle utilise 12 paramètres pharmacocinétiques pour évaluer le risque : poids moléculaire, liposolubilité, pKa, liaison protéique, demi-vie… Elle donne une note de 1 à 5, avec des recommandations claires.

Les nouvelles prescriptions de médicaments, depuis 2023, doivent inclure des données sur l’allaitement. Cela change la donne. Avant, on devait deviner. Aujourd’hui, on a des données. Et pour les médicaments les plus courants, on a des seuils de sécurité clairs : un bébé ne doit pas recevoir plus de 10 % de la dose thérapeutique maternelle ajustée au poids.

Le message final : l’allaitement reste possible dans presque tous les cas

La peur des médicaments est la troisième raison pour laquelle les mères arrêtent l’allaitement, après la sensation de ne pas produire assez de lait et la douleur aux mamelons. Mais la réalité est simple : moins de 2 % des médicaments sont réellement contre-indiqués. Pour 98 % d’entre eux, il suffit de bien choisir, bien doser, et bien surveiller.

Arrêter l’allaitement pour un médicament qui n’est pas dangereux, c’est comme renoncer à un cadeau précieux pour une peur mal fondée. Les bébés allaités ont moins d’infections, moins d’allergies, et un meilleur développement neurologique. Et la plupart des médicaments ne changent rien à tout ça.

Parlez à votre médecin, à votre sage-femme, ou à un conseiller en allaitement. Ne prenez pas une décision seule. Avec les bonnes informations, vous pouvez continuer à allaiter - et à vous soigner.